Kaléïdoplumes 1: 2008/2009


 
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 Go Papa c’était….

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Sherkane

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MessageSujet: Go Papa c’était….   Lun 9 Mar 2009 - 2:21

Go Papa c’était…. Go Papa…
et vous l’aurez deviné le mari de Go Maman…

Des souvenirs de lui, j’en ai des tas. Certains plus forts que d’autres.

Comme cette semaine de février où j’avais été la seule petite enfant au domaine familial. Pour ma plus grande joie. Je m’étais promenée avec lui et il m’avait raconté des histoires. Je les ai oubliées mais le plus important avait été ailleurs : la bise qui nous fouettait le visage, l’herbe gelée crissant sous nos pieds, la vapeur d’eau s’échappant de nos lèvres, le plaisir d’en façonner des formes, ma main dans celle de Go-Papa, sa voix qui me berçait…

De la même façon, je me souviens encore de l’odeur de chicorée grillée qui me faisait me précipiter vers la fenêtre de l’atelier, les narines se plissant de plaisir. Par delà le brasero de fortune, il me souriait alors.

Mince, de taille moyenne, il se tenait toujours très droit. Il ne s’habillait qu’en gris, avait un éternel béret noir vissé sur la tête et une petite moustache grise lui barrait la lèvre supérieure.

Go-Papa, Go-Maman, Totote, chacun avait son territoire.

Go-Maman régentait la maison et la cuisine. Totote passait le plus clair de son temps à vadrouiller dehors, au potager, à l’écurie, dans les terres. Le territoire de Go-Papa c’était l’atelier, aménagé dans ce que nous appelions « la vieille maison ».

Un atelier toujours ouvert à ses petits enfants à la condition expresse cependant de ne pas y semer la pagaille. Chaque outil utilisé devait réintégrer sa place exacte.

Nous pouvions le regarder travailler ou bricoler nous-mêmes. Mais alors ! Gare aux clous que l’on tordait ! Go-Papa ne supportait ni le gaspillage ni les clous enfoncés de travers ! Et moi, j’avais un mal de chien à les enfoncer droit.

J’avais beau me concentrer, tirer la langue, tenir la base du clou entre pouce et index, le marteau s’évertuait à ne pas taper de manière uniforme sur la tête du clou, provoquant alors une dangereuse inclinaison que je tentais souvent désespérément de rattraper. Et quand le marteau frappait sournoisement mes doigts, je serrais les dents et regardait Go-Papa de biais en espérant qu’il n’en avait rien vu. Mais mis à part les clous (et de scier droit !), j’adorais bricoler à coté de lui.

J’étais toujours partante quand je le voyais déambuler avec sa boite à outils. Prête à l’aider dans la mesure de mes moyens. Remonter les pendules une fois par semaine, réparer un outil, nettoyer des chenaux, faire la chasse aux gouttières dans le galetas lors des orages, il y avait toujours des bricoles à faire.

J’aimais aussi le suivre quand il allait tirer du vin dans le chai. C’était le seul moment où nous avions le droit d’y aller. Il fallait ouvrir une trappe et descendre dans la pénombre un escalier en bois plus ou moins vermoulu. Une pointe d’adrénaline faisait battre mon cœur un peu plus vite, tandis qu’une odeur d’humidité et de vinasse emplissait nos narines.

Par contre, je n’aimais pas le voir tuer des pics-verts. Ceux-ci abîmaient les volets de la maison alors Go-Papa posait des pièges. Mon cœur se serrait quand je voyais un si bel oiseau les pattes prises dans les mâchoires métalliques. Go-Papa me priait de partir mais une fois je me suis cachée derrière un arbre pour le regarder de loin. Armé d’un fouet, je l’ai vu s’acharner sur l’oiseau. Un coup, deux coups… chaque coup m’ébranlait… j’avais eu envie de vomir…

Je n’avais pas aimé cela. Tout comme je n’avais pas aimé quand il s’était mis en tête de nous apprendre à tirer à la carabine, à moi et à deux cousins de mon âge. L’un après l’autre nous avions épaulé, visé, tiré.

L’horreur… Une carabine animée d’une vie propre qui prenait un malin plaisir à trembler entre mes mains. Une cible que je n’arrivais pas à fixer correctement vu que je suis droitière mais que mon œil directeur est le gauche. Une gâchette dure à manœuvrer puis qui partait d’un coup sans prévenir. Une balle qui s’était fichée je ne sais où, et un recul qui m’avait quasiment fracassé l’épaule…

Go-Papa avait bien noté mon manque total d’enthousiasme mais il avait persisté plusieurs séances de suite. Je n’osais rien dire, ne voulant pas le froisser, jusqu’au moment où j’avais fini par lui demander : « Pourquoi tu veux nous apprendre à tirer ? » La réponse m’avait laissée sceptique et perplexe « Pour vous apprendre à vous défendre ». Se défendre de quoi ? Depuis ce jour, je n’ai plus touché la carabine, laissant ce plaisir à mes cousins. Go-Papa n’avait rien dit.

Sans que je sache vraiment pourquoi, il tenait à ce que nous soyons le plus autonomes possible dans la vie.
C’est lui qui m’a appris à réparer une chambre à air crevée, les freins d’un vélo. Puis plus tard à décalaminer une mobylette, changer une roue de voiture. C’est lui qui m’a donné mes premiers cours de conduite automobile bien avant que j’en ai l’âge légal.

Il y avait évidemment des pans entiers de la vie de Go-Papa que je ne connaissais pas. Que je connais à peine encore maintenant. A l’époque je n’imaginais pas que Go-Papa ait pu être autre chose que grand-père et au domaine familial.

Mais lorsque la fanfare municipale entonnait la Marseillaise devant le monument aux morts, il y avait un je ne sais quoi dans son attitude qui me forçait à rester moi aussi debout, immobile, le dos bien droit, les yeux baissés. Mon esprit vagabondait, bien loin de ce que sous entendait cette commémoration, mais j’étais contente et fière d’imiter mon grand-père.

Ce n’est que plus tard que j’appris que Go-Papa avait perdu ses deux frères aînés à la guerre de 14-18, et que lui-même s’était engagé à 16 ans. Lors de la deuxième guerre mondiale, il avait rallié le Général de Gaulle et s’était engagé auprès du Maréchal Leclerc.

De même quand il s’isolait pour travailler dans la « classe », une pièce mystérieuse située dans la « vieille maison », je ne me posais pas de questions.
Nous savions que nous devions le laisser tranquille et de mémoire de petits-enfants, aucun d’entre nous n’a jamais pénétré dans cette pièce de son vivant.

Un grand-père n’est pas éternel et il y a eu cette après-midi de septembre 1975. J’avais 16 ans.

J’avais ouvert la porte de la salle à manger à toute volée et je commençais à entrer dans la pièce quand je me suis brusquement arrêtée : Go-Papa se reposait sur le canapé.
« Oh ! Excuse moi… »
« Non, non, ne t’en vas pas. Je me reposais juste un peu ».

Je m’étais figée sur place ne sachant que faire. Go-Papa était souvent fatigué et depuis quelques temps il couchait en bas dans la chambre jaune. Cet été il avait déserté son atelier dont les volets étaient restés clos et le bruit de la perceuse et des marteaux n’avait quasiment pas résonné dans la cour.

« Reste, j’ai quelque chose à te dire »

Il s’était levé du canapé, avait remis son béret sur sa tête et s’était approché de moi.

« Tu sais je deviens vieux ».

J’avais fait un pas en avant puis un deuxième. Mes pieds me paraissaient de plomb, un profond malaise me nouait le ventre. Où voulait-il en venir ? Je n’osais pas le regarder en face. Je me suis arrêtée près de la table.

Il avait poursuivi « Je suis fatigué ».

Je ne savais où me mettre, je voulais que cette conversation s’arrête, que la vie reprenne son cours normal. Dans un éclair je le revis m’expliquant cet été là, le fonctionnement de la clôture électrique des vaches et du pulvérisateur à dos.
« Pour que tu le saches quand je serai mort » lui avait il dit à chaque fois.
Je n’avais pas voulu entendre cela, pas plus que je ne voulais entendre ce qu’il me disait en ce moment même.
« Je vais bientôt mourir, place à vous les jeunes maintenant. J’ai fait ma vie ».

Je ne tenais pas en place, me balançant d’un pied sur l’autre, le regard rivé sur la table. Les yeux baissés, sans le regarder, j’avais fini par murmurer : « C’est pas juste. Pourquoi tu devrais mourir, tu as l’expérience ».

Même encore maintenant, des années plus tard, je me demande ce que j’aurais du dire, ce qu’il attendait de moi. Avais-je seulement vraiment compris ? N’avais-je pas plutôt vite oublié cette conversation ? Je sais seulement que je ne peux penser à cette scène sans penser à une deuxième.

Deux événements intimement liés dans mon esprit, même si je ne me rappelle pas de leur ordre chronologique, comme si c’était à ce moment là que j’avais vraiment compris que Go-Papa allait bientôt mourir.

Il m’avait demandé de venir avec lui dans l’écurie. Cela devait être l’été car je me souviens qu’elle était vide. Alors que mes yeux s’habituaient peu à peu à la pénombre, je me demandais ce qu’on faisait là. Jamais mon grand-père ne rentrait ici, c’était le domaine exclusif de ma grande tante.

« Totote vieillit, elle ne pourra pas toujours continuer de remplir à la main la réserve d’eau ».

J’avais regardé la cuve posée sur le côté. En hiver, les deux vaches restaient à l’intérieur toute la journée et il fallait remplir quotidiennement la réserve d’eau. Dix seaux par jour, remplis à la mare située juste derrière l’écurie puis portés à bout de bras deux à deux pour les vider dans la cuve.

« Il faudrait installer un système qui permette d’amener directement l’eau de la mare dans l’écurie ».

J’avais regardé Go-Papa. Pourquoi me parlait-il de cela ? C’était lui le bricoleur de la maison. Moi, j’étais bien incapable de fabriquer un tel système. De sa voix calme et mesurée il avait continué de me suggérer un certains nombre d’aménagements. C’est alors que j’avais compris : Go-Papa me passait le relais.

Go-Papa est mort en octobre 1975, dans son sommeil.
En le voyant étendu dans un petit lit en fer dans le grand salon, je me souviens très bien de ce que j’avais alors pensé: -Go-papa est mort, mais il est toujours là, vivant dans mon cœur-

Go Papa c’était…. Go Papa…
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madeleinedeproust

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MessageSujet: Re: Go Papa c’était….   Mer 11 Mar 2009 - 19:55

C'est un très beau texte Sherkane, très émouvant. Et ce Go Papa m'est fort sympathique.
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pati

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MessageSujet: Re: Go Papa c’était….   Mer 11 Mar 2009 - 21:30

j'ai frémi avec ton histoire de Marseillaise... car mon papé, qui avait horreur du terme même de commémoration, avait par contre l'hymne chevillé au coeur. et ce passage de ton texte me l'a vivement rappelé.

j'aime comme tu distilles tes souvenirs de lui, ces deux moments spécifiques, aussi, ces passages de relai, comme tu dis.

un très beau texte, sher...

_________________
ne jamais dire jamais
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sprite

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MessageSujet: Re: Go Papa c’était….   Mer 11 Mar 2009 - 21:41

je n'avais pas commente a la lecture Sherkane, mais je suis venu le relire
un tres beau portrait en tout cas, et j'y retrouve un peu de l'atelier de mon pere, pas aussi bien range je dois dire, et qui malheureusement est devenu source de discorde (' la guerre des boulons' est encore a ecrire)

je vais aller relire Go Maman because, me rappelant ton interjection, 'mais comment fais-tu pour vivre avec elle', on aurait envie d'en connaitre plus sur ces deux la

je ne sais pas si les 'consigneurs' vont nous demander d'ecrire sur nos grand-tantes (j'en doute quand meme), mais cette Tototte qui parlait au passe simple me fascine. J'ai essaye d'imaginer ce que ca pouvait donner, mais j'y arrive pas trop. Seulement, connaissant l'importance du Certificat D'Etudes, dans nos campagnes d'autrefois, je l'imagine tres fiere de son erudition, sans etre ostentatoire, et n'ayant pas eu le choix d'autre que 'reprendre' le domaine.

PS: pour le tir a la carabine, je croyais me souvenir que le Tir etait un sport auquel tu aurais voulu te confronter apres l'Aikido et je me rappelle plus quoi. Mais ici, tu decris bien ces rapports ambigues avec les armes a feu.
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