Kaléïdoplumes 1: 2008/2009


 
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 24 heures dans la vie d’une chaise

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Joe Krapov

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MessageSujet: 24 heures dans la vie d’une chaise   Mer 15 Avr 2009 - 22:01

Sauf le samedi et le dimanche, la journée ne commence jamais en douceur.
La femme de ménage m’envoie un grand coup de latte dans les roulettes et passe la serpillère partout dans le bureau. Je sens bien que je gêne à ce moment-là.
Mais si on y réfléchit bien, c’est moi la plus utile dans ce capharnaüm de bureautique à dominante rouge et noir. J’habite à Rennes, provisoirement, dans le bureau en sous-sol d’une administration bizarre.

Nous sommes quatre dans le bureau. Les deux chaises noires n’ont pas de roulettes. Elles sont là pour les visiteurs. La rouge qui a des accoudoirs sert aux filles des bureaux d’à côté. Jusqu’à cette rentrée scolaire, c’est elle qui servait à mon maître de siège principal. Mais quand il est rentré de vacances, le 23 août, il l’a écartée dans un coin et m’a choisie, moi, pour devenir la chaise principale, celle qui trône devant l’ordinateur, provisoirement bien
sûr.

Ca fait deux fois que j’écris provisoirement. Ce n’est pas un hasard. C’est parce que ce soir je me fais la malle. Vous allez dire, une chaise qui se fait la malle, ça fait un peu chaise à porteur. Mais une chaise à porteur avec des roulettes, on n’a jamais vu ça.

A neuf heures moins dix mon maître arrive. Ces temps-ci il est vraiment bizarre. Il s’assoit sur la mère accoudoirs et enlève ses godasses de marche, très vite avant que ses voisines n’arrivent et il les remplace par des sandalettes.

- Tu es encore venu à pieds aujourd’hui ?" demande la chef de neuf heures cinq.
- Oui. Cette fois j’ai mis une heure vingt. Je suis passé par l’allée Marc Elder. J’ai longé la Vilaine jusqu’à la plaine de Baud. C’est très bien aussi. Très tranquille. Le plus dur a été de traverser l’avenue à Tournebride."

C’est dans ce bureau-ci qu’ont lieu les réunions de service. Le matin, la chef, la secrétaire, le comptable et l’employée papotent près d’une heure durant. Très souvent la chef parle de jardinage. Elle est intarissable sur la culture des haricots, le paillage, les engrais verts et les plants de framboisiers remontants.

Pendant ces moments-là, moi, je rêve. J’aurais beaucoup aimé être une chaise de jardin. Les mots « garden-party », « gazon anglais » et « seau à champagne » me font imaginer des fessiers élégants, des croupes nobles et distinguées, des culs de luxe. Je sais bien qu’il n’est pas séant pour une chaise de parler de séants surtout ici céans mais il faut bien vous dire une chose, c’est que nous sommes vouées, de par notre nature, à accueillir surtout des postérieurs. Et tant qu’à faire, si cela se passe dans le grand monde, entre gens de bonne compagnie, eh bien, ma foi, nous n’avons rien contre.

Sur le coup de dix heures chacun regagne son bureau. Mon maître répond aux messages électroniques, enregistre des factures, consulte des listes de données alphabétiques sur Internet.

Sur le coup de midi, il soulève ses kilos et s’en va déjeuner. Il est absent une demi-heure. Pendant ce temps je me requinque. Je réfléchis à mes plans d’évasion. C’est une idée, partir d’ici, qui m’est venue depuis que je sais que la porte est restée ouverte.

J’en ai longuement discuté avec la mère Accoudoirs.

- Tu te souviens qu’avant on était dans le bureau de la petite rondouillarde du premier ? On commence à avoir de l’âge, toi et moi. D’ici à ce que ces gras du bide de fonctionnaires ne nous balancent au domaine, il n’y a plus très loin maintenant."
- Penses-tu ! Avec les restrictions de crédits et tout ce que j’entends sur leur situation financière, ils ne sont pas près d’investir dans du mobilier !"
- N’empêche j’ai entendu parler de restructuration. L’autre jour la chef est venue avec les plans du bâtiment. Ces bureaux-ci vont disparaître."

La mère Accoudoirs n’a plus rien dit.

J’ai cogité depuis. Si on a des roulettes, c’est quand même pas juste pour aller du téléphone à l’imprimante, tractée par les panards de l’imbécile à sandalettes.

Entre douze heures et douze heures trente hier j’ai trouvé un site Internet où l’on parlait d’Emir Kusturica, un cinéaste un peu barge. Dans ses films il y a des lits qui volent, des fourchettes qu’on déplace par télékinésie.

Je me suis exercée. A force de volonté je suis parvenue à me déplacer d’un mur à l’autre de la pièce. Et ce rien qu’en lévitant. Pas mal pour un simple meuble !

Oh bien sûr, je ne suis pas aussi maniable qu’un fauteuil roulant – on en fait de très bien maintenant, électriques et tout et tout - mais je sens qu’une fois passée la porte ca sera… « A moi l’Amérique ! ».

***

Cet après-midi a été interminable. Ils ont pointé des factures et des titres sans discontinuer. J’étais aussi épuisée qu’eux. J’ai cru qu’il ne partirait jamais.

Le silence règne dans le bâtiment. Je vais attendre que la nuit soit tombée pour me barrer. Je ne sais pas quel effet ça fera aux humains là-dehors de voir une chaise rouge se carapater en direction des U.S.A.

C’est que je suis une femme moderne, moi, voyez-vous ! On me dit que là-bas il existe des chaises électriques. Moi aussi je veux être branchée. Je suis au courant autant que les autres. C’est un vieil oncle d’Amérique qui m’a raconté cela lorsque j’étais petite. Lui était rocking-chair dans le bureau d’un shérif.

Voilà, ça y est, c’est l’heure H. La ville de Rennes est dans l’obscurité totale. Je me concentre. Par la force de ma seule volonté je m’élève à cinq centimètres au-dessus du sol. Mais soudain je m’effondre et m’immobilise. Un grand bruit vient de se faire entendre derrière moi. C’est la vitre qui vient de voler en éclats. Deux types d’allure jeune, masqués par des cagoules, font irruption dans la pièce et se ruent sur l’unité centrale de l’ordinateur.

- C’est lourd, ce machin ! » dit l’un.
- Pas autant que l’écran ! dit l’autre. Ils pourraient s’équiper d’écrans plats, quand même !".
- Attends j’ai une idée. Balance la chaise par la fenêtre ! ».
- Laquelle ? Celle qui a des accoudoirs ? ».
- Non l’autre, la râblée avec des roulettes. ».

Ouïe ! J’ai atterri sur le dos, dans l’herbe. Ils sont ressortis du bâtiment par la fenêtre brisée, ont posé le micro et l’écran sur mon siège avec le clavier les fils et la souris. Ils m’ont poussée jusqu’à une camionnette et m’ont enfermée dans le fourgon avec le matériel informatique.

Hou la la ! Que d’émotions ! Adieu mère Accoudoirs ! Adieu les chaises à visiteurs ! Je m’en vais visiter le vaste monde ! Je savais bien que mon séjour dans ce bureau pourri ne serait que provisoire !

***

Le dimanche 19 septembre 2004, alors que, pareille en cela à des milliers d’autres Rennais-Rennaises, elle chinait le long du canal Saint-Martin – c’était jour de grande braderie - mademoiselle Isaure Chassériau tomba en arrêt devant un fauteuil de bureau rouge et noir. Bien qu’elle sentît en son for intérieur qu’il jurerait dans l’ameublement de son Agence de Flânerie Amoureuse de Rennes, elle en fit néanmoins l’acquisition et repartit en le poussant
devant elle, le déposer rue d’Antrain.

Quand à moi qui écris cela j’ai repris l’habitude de m’asseoir dans le fauteuil à accoudoirs devant l’ordinateur à écran plat dont mon administration m’a doté en remplacement de celui que j’ai volé… euh, je veux dire, qu’on m’a volé.

Quand on a un penchant pour la modernité, il faut savoir vivre en Intelligence !
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Feuille
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MessageSujet: Re: 24 heures dans la vie d’une chaise   Mer 15 Avr 2009 - 22:17

bravo je voudrais avoir la même chaise. Elle ne doit pas voir grand-chose, surtout à son âge, mais doit en entendre de toutes les couleurs.

Alors, c'est comment la vie chez mademoiselle Isaure ?
Par curiosité, en passant, est-elle cousine de mademoiselle Jeanne ?
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sprite

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MessageSujet: Re: 24 heures dans la vie d’une chaise   Mer 15 Avr 2009 - 23:56

proverbe de Manchovie:

a la Saint Isaure
les chaises se font la malle
ou les posterieurs deviennent 'sore'
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joye

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MessageSujet: Re: 24 heures dans la vie d’une chaise   Jeu 16 Avr 2009 - 0:28

Je suis prête à la faire visiter l'Amérique, la belle Française !!

http://listen.grooveshark.com/#/song/L_Am_rique/62262

J'audace, hein ? Ou l'autre...
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lauravanelcoytte

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MessageSujet: J'admire   Jeu 16 Avr 2009 - 9:24

toutes vos personnalisations... j'en suis incapable
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trainmusical

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MessageSujet: Re: 24 heures dans la vie d’une chaise   Jeu 16 Avr 2009 - 18:37

lauravanelcoytte a écrit:
toutes vos personnalisations... j'en suis incapable
Moi non plus lol!
Excellentes toutes ses idées Joe Krapov, brav
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Tornade
Modératrice
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MessageSujet: Re: 24 heures dans la vie d’une chaise   Sam 18 Avr 2009 - 13:20

Isaure est vraiment une grande inspiratrice pour toi Joe ! lol!
Quant à l'histoire de cette chaise : géniale ! Moi qui suis souvent effrayée quand les textes sont très longs, je peux te dire qu'on ne s'ennuie pas le moins du monde avec cette chaise là !
bravo
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pati

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MessageSujet: Re: 24 heures dans la vie d’une chaise   Dim 19 Avr 2009 - 17:31

très sympa à lire en effet.

mais ça m'a fait drôle de retrouver dans ce texte que je découvre aujourd'hui, l'entame du mien, à un mot près ! comme quoi, les chaises de jardin sont une inspiration qu'on a en commun, à priori WinkWink

_________________
ne jamais dire jamais
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madeleinedeproust

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MessageSujet: Re: 24 heures dans la vie d’une chaise   Dim 19 Avr 2009 - 17:42

Joe Krapov ou l'art de la personnification...
J'aime bien cette chaise rebelle!
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MessageSujet: Re: 24 heures dans la vie d’une chaise   

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