Kaléïdoplumes 1: 2008/2009


 
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 Quatuor landais

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Nerwen

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MessageSujet: Quatuor landais   Mer 12 Aoû 2009 - 19:32

Quand Monsieur Martineau pénétra dans le bureau-bibliothèque, celui-ci était plongé dans la pénombre : les stores étaient tirés pour garder à l’appartement une relative fraîcheur… Le Major l’attendait avec une manifeste impatience et il fit asseoir son hôte avant d’entrer dans le vif du sujet :
« Je ne vous ferai pas l’affront de vous demander si vous connaissez Bonington…
— Vous parlez bien sûr de Richard Parkes Bonington, le peintre romantique anglais célèbre par ses aquarelles de paysages et de marines. J’ai eu quelquefois la chance d’en rencontrer une dans le cadre de ma profession. Mais pas souvent car elles sont de plus en plus recherchées et donc de plus en plus rares… Les collectionneurs apprécient particulièrement son style résolument moderne et ses œuvres soutiennent la comparaison avec celles d’artistes de la même époque, Turner ou Constable… »

Le Major Tubs ouvrit un tiroir de la bibliothèque et en retira ce qui se révéla être un petit tableau, enveloppé de papier de soie.
« Et que pensez-vous de ceci ? demanda-t-il en écartant précautionneusement le papier.
— Ne me dites pas que vous gardez un Bonington dans un tiroir ! »
Monsieur Martineau prit l’aquarelle que Le Major, l’air satisfait de celui qui est sûr de son effet, lui tendait. Il examina attentivement le délicat paysage représentant un coin de la côte Normande peint dans de douces nuances de bleus et de gris.

« Bonne copie ! dit-il enfin.
— COPIE ? s’écria le Major en sursautant comme s’il venait de s’asseoir sur la pointe d’une de ses fameuses sagaies. Mais voyons, vous vous trompez ! Ceci est une œuvre authentique, le peintre, lui-même, l’a offert à une de mes grandes tantes en remerciement de certaines… heu... faveurs.
— Peut-être, mais ce que je vois là n’est qu’une copie, j’en mettrais ma main au feu. Maintenant si vous voulez une confirmation de ce que j’avance, je peux montrer votre aquarelle à un collègue, spécialiste des romantiques anglais. Il vous dira ce qu’il en pense, mais d’ores et déjà je suis formel : ceci est une copie, fort réussie au demeurant, mais une copie….
— Mais comment est-ce possible ? Je ne comprends pas…
— Je peux même ajouter que la copie est récente, elle a été adroitement vieillie artificiellement, mais nous autres, commissaires-priseurs, sommes entraînés à repérer ce genre d’escroquerie.
— Je suis anéanti, comment une telle chose a bien pu se produire ? »

Monsieur Martineau sourit et le dialogue suivant s'instaura dans le calme du solon-bibliothèque:
« Je pense qu’il ne faut pas chercher bien loin, nous avons, ici, sous la main, si j’ose dire, tous les éléments d’une belle escroquerie… Un adroit voleur (ou une adroite voleuse), un faussaire de génie et une victime impuissante…
— Que voulez-vous dire ?
— Réfléchissez un peu. Que vous possédiez un Bonington n’est pas un secret puisque vous l’avez montré à vos voisins et vous le gardez dans un simple tiroir qui n’est même pas fermé à clé… Votre plus proche voisin est un peintre…
— Mais c’est un peintre abstrait, pas un aquarelliste !
— Ne vous y fiez pas ! Je suis sûr que Maltese est tout à fait capable de copier à peu près tout ce qui l’intéresse. Il lui suffit d’être en cheville avec un voleur ou mieux, une voleuse chevronnée possédant un réseau de receleurs discrets et le tour est joué !
— Mais de quelle voleuse parlez-vous ?
— Dans ce rôle, je vois bien Jeanne Dorville ? Que croyez-vous que cachent ses fréquents voyages à Mont de Marsan ? Quand elle a une marchandise à écouler, elle doit nouer des contacts et rencontrer des clients potentiels.

Voilà comment je vois les choses : naïvement vous montrez votre Bonington à Isidore Maltese, il feint de ne pas s’y intéresser, mais son œil de spécialiste ne s’y trompe pas. Vous détenez là une œuvre intéressante, facile à écouler puisque non répertoriée et qui devrait rapporter une belle somme à condition de dénicher un collectionneur fortuné. C’est là que Jeanne Dorville intervient pour la deuxième fois dans l’opération.
— Pour la deuxième fois ?
— Ah oui ! Excusez-moi ! Je reprends depuis le début. Un matin, Jeanne Dorville guette le moment où vous quittez votre appartement. Elle connaît vos habitudes et sait que votre promenade durera le temps nécessaire à son projet. Elle s’introduit chez vous : imprudemment vous lui avez confié une clé pour qu’elle puisse récupérer Muffin en votre absence. Elle subtilise le Bonington et le donne à son complice qui se met au travail. Ce scenario se reproduit plusieurs jours de suite, car Jeanne Dorville remet le tableau en place avant que vous ne reveniez de votre promenade, au cas où il vous prendrait fantaisie de le contempler pendant la journée. Maltese travaille vite et en toute tranquillité car, qui viendrait le déranger pendant qu’il peint, serait obligé d’affronter le déluge sonore dont il s’entoure. Quand la copie est prête, c’est elle que Madame Dorville replace dans votre tiroir et l’œuvre originale peut, dès lors, être mise sur le marché parallèle des trafiquants d’art, et rapporter un joli paquet à vos escrocs.

— Mais c’est épouvantable ! Il faut prévenir la police….
— La police ? Vous êtes certain ?
— Mais évidemment ! Pourquoi cette question ?
— Rappelez-moi… de quoi est morte votre chère Margareth ?
— D’une crise cardiaque ! Mais où voulez-vous en venir à la fin, nous perdons du temps…
— D’une crise cardiaque ? Vous en êtes sûr ? Ce ne serait pas plutôt d’une piqûre de « malefice liane » ? Le poison est commode, il simule tous les symptômes d’une crise cardiaque et vous en avez à disposition grâce à votre collection de sagaies. Votre femme ne devenait-elle pas gênante, peut-être à cause d’une petite jeunesse, comme cette Karine F qui vient de s’installer dans la région, je crois ?
— Mais de quoi parlez-vous ? Je vous interdis….

— Ta, ta, ta, vous savez bien que je suis dans le vrai, et c’est pour cela que la police ne serait pas la bienvenue dans notre si respectable résidence. Croyez-moi, il vaut mieux la laisser en dehors de tout ça et éviter qu’elle ne vienne fourrer son nez dans nos affaires. A moins que…
— A moins que quoi ? Je ne vais pas me laisser dépouiller de mon tableau sans réagir ! C’est mal me connaître, j’étais dans l’armée, moi, Monsieur! Je suis un homme respectable ! ! ! La police française n’a rien à voir avec la mort de ma femme, ça s’est passé en Angleterre et il n’y a eu aucun soupçon, aucune enquête.
— Il suffirait d’instiller le doute dans l’esprit d’un de nos petits flics avide de reconnaissance et je suis persuadé que les conséquences seraient… disons… Désagréables pour vous… Mais rassurez-vous, il n’y a aucune raison pour que je fasse part de mes soupçons à la police… A condition que …
— CONDITION, Quelle condition ? Qu’entendez-vous par là ?
— Mon silence vaut bien une petite… compensation, les temps sont durs vous savez pour un commissaire-priseur radié de ses fonctions pour une malheureuse petite histoire d’estimation frauduleuse.

— Mais vous êtes un maître-chanteur !
— Et vous un assassin ! Disons… Le double de ce que Jeanne Dorville retirera de la vente du Bonington.
— Vous êtes de mèche avec eux ! Tout ça est un coup monté !
— Mais de main de maître, avouez-le.
— Je ne paierai pas ! Je vais porter plainte…
— Oh si, vous paierez! Et la résidence Kaléid’été retrouvera tout son calme et sa sérénité… »
Monsieur Martineau quitta la pièce en refermant doucement la porte derrière lui.

Le soleil du mois d’août dardait ses rayons brûlant sur la charmante résidence, mais vous conviendrez avec moi que tous les paniers de crabes ne se trouvaient pas, ce matin là, à la criée de Capbreton…
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joye

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MessageSujet: Re: Quatuor landais   Mer 12 Aoû 2009 - 20:11

E-x-c-e-p-t-i-o-n-n-e-l, ce texte !!!

Magnifique d'un bout à l'autre ! Je t'assure que j'ai lu pas mal de romans publiés qui n'ont pas été aussi finement développés !

Bravo Nerwen, c'est vraiment superbe.

ola

gagné

ola
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Nerwen

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MessageSujet: Re: Quatuor landais   Mer 12 Aoû 2009 - 20:23

Tu es vraiment gentille, ton commentaire me fait très plaisir. Je me suis bien amusée avec mes quatre personnages et je suis contente que l'histoire t'ait plu. bisous
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Feuille
Modérateur
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MessageSujet: Re: Quatuor landais   Mer 12 Aoû 2009 - 21:49

Ils étaient fait pour se rencontrer, pauvre major, lol quoique ... pas si pauvre que ça, ce veuf joyeux, à mon avis.

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madeleinedeproust

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MessageSujet: Re: Quatuor landais   Jeu 13 Aoû 2009 - 22:34

Excellent ce dernier chapitre Nerwen et j'adore ta dernière phrase sur les paniers de crabe. Elle est S.A.V.O.U.R.E.U.S.E!
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Amanda

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MessageSujet: Re: Quatuor landais   Ven 14 Aoû 2009 - 15:56

Eh bien, eh bien ! Ma Karine F. ferait bien de se méfier de cet empoisonneur de Major et de ses sagaies si pointues....
Et de tous les crabes autour !
Tu as réussi à nous tenir en haleine jusqu'au bout, enfin il y a plus d'un bout et d'un rebondissement !
brav brav brav
Et en plus, merci de m'avoir lue et d'avoir si habilement combiné nos personnages respectifs.... Du grand art !! flower
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MESANGE

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MessageSujet: Re: Quatuor landais   Jeu 1 Oct 2009 - 1:01

Oui, je ne peux que confirmer ce qui a déjà été dit! BRAVO! Pour une histoire, c'est une histoire qui fait froid dans le dos. NE JAMAIS SE FIER AUX APPARENCES!
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trainmusical

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MessageSujet: Re: Quatuor landais   Dim 4 Oct 2009 - 2:18

Rien à dire sur cette saga, c'est tout simplement bien conté avec le détail des personnages, de environnement et de l'ambiance
et tout cela avec ce brin d'amour comme j'adore. brav

kel talent Nerwen
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MessageSujet: Re: Quatuor landais   

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