Kaléïdoplumes 1: 2008/2009


 
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 La valise à Scherzos. 5, Quatre petits nègres

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Joe Krapov

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MessageSujet: La valise à Scherzos. 5, Quatre petits nègres   Lun 17 Aoû 2009 - 19:16

Sylvie Laprode avait connu des repas plus explosifs. Dans sa propre famille, notamment, ça dégénérait toujours assez vite. Mais ici, à Mimizan-Plisimpeccable, les quatre personnes qui allaient cohabiter dans la résidence Kaléïdété semblaient tout à fait civilisées, même si très différentes, et surtout elles avaient l’air apparemment heureuses d’être là.

On lui avait quand même collé sur les bras un drôle de panel et la mission à remplir était tout sauf claire, même pour elle. Elle ne savait pas trop ce qu’espérait au juste le ou la commanditaire. C’est pourquoi elle avait attendu la fin du repas pour expliquer au prof à l’air dépressif, à la traductrice enthousiaste, au type rigolo mais raide et à la punkette boudeuse ce qu’ils auraient à faire pendant ces quinze jours.

Elle aurait bien voulu leur laisser la nuit pour qu’ils récupèrent et s’habituent plus encore les uns aux autres mais Ludivine Dieu avait failli faire un esclandre et avait demandé qu’on les affranchisse dès ce premier soir. C’était beau, quelque part, l’enthousiasme des quadragénaires ! Un peu gonflant quand même et il faudrait que Sylvie se méfie d’elle-même lorsqu’elle atteindrait cet âge. Elle avait encore le temps du reste. Pour l’instant elle était un peu plus jeune que Krapov (Lemouton) qui accusait trente-cinq ans, pas sur la balance mais sur ses poils de barbe ! Encore un qui avait la flemme de se raser tous les jours et pour qui la lame qui tire sur la poil, et celle qui le coupe n’officiaient qu’une fois ou deux par semaine, quand ça lui chantait. « L’esthétique, c’est pour les autres » aurait pu être sa devise à celui-là. Parasite pas rasé etc.

Philomène Troll avait vingt-cinq ans, Ludivine Dieu quarante-cinq et Patrick Wolf cinquante-cinq. Elle n’avait pas poussé le vice jusqu’à examiner, dans les dossiers qu’ils avaient remplis et renvoyés, leurs signes astrologiques respectifs. Ce n’était apparemment pas pour ça qu’ils étaient là, mais, savait-on jamais avec les lignes éditoriales et les expérimentations de la maison !

- Si vous voulez vraiment savoir quelle est votre mission, il faut que nous nous déplacions dans le salon blanc. Mais je vous assure que cela peut attendre demain.
- Je veux bien être mis au parfum dès ce soir » avait appuyé Lemouton en parfait disciple de Panurge et en consommateur discipliné d’eau de toilettes pour homme.
- Dans ce cas. Je vais demander la clé à Dominique.

***

Que dire du salon blanc ? Qu’il était blanc, d’abord. Personne ne l’avait visité encore parmi les quatre car sa porte était comme dissimulée dans un recoin à droite de la réception.
Que dire du salon blanc ? Que c’était un salon, qu’il était décoré comme au dix-huitième ou au dix-neuvième siècle, avec un parquet de bois, des moulures qui couraient en frise le long du plafond, deux cheminées qui se faisaient face et qui étaient surmontées chacune d’un immense miroir.
Alors que le reste de la résidence Kaléïdété fleurait bon le high tech, la déco studio de télé et sentait son moderne jusqu’à donner une impression de « N’a jamais servi », cette salle avait quelque chose de tout à fait anachronique et l’usage à laquelle on la destinait semblait assez surréaliste : quatre ordinateurs à écrans plats trônaient sur quatre bureaux disposés autour d’une grande table de bois blanc qui occupait le centre de la pièce sous un lustre à pendeloques ! Et sur la table trônait, non ouverte, une valise poussiéreuse aux ferrures complètement rouillées !

Etait-ce la clarté faiblichonne de ce luminaire dans le soir déjà tombé, étaient-ce les volets clos ? Un grand silence s’était soudain emparé du groupe et Sylvie sentait que le mystère de tout cela, qui n’était en rien une mise en scène, faisait naître tout à coup chez les quatre résidents une sorte d’inquiétude. Même la blonde Ludivine avait consenti à se taire et attendait silencieusement les explications de Miss Laprode.

- Vous vous êtes peut-être étonné(e)s de l’avance que nous vous avons versée, du peu de détails sur le travail que vous aurez à effectuer ici. C’est que voyez-vous, notre maison d’éditions agit ici en tant qu’intermédiaire pour le compte d’un ou d’une commanditaire. Cet employeur, ou cette employeuse, vous demande de travailler sur les documents contenus dans cette valise. On vous demande de sélectionner ce qui vous semble intéressant, de faire un tri, de remettre en forme, d’écrire ou de réécrire quelque chose à partir de ce matériau. Vous avez toute latitude pour vous organiser, ce salon et l’ensemble de la résidence étant à votre disposition pour quinze jours d’affilée. Il faudra simplement que vous nous rendiez quelque chose à la fin de ce séminaire.
- C’est une œuvre collective que nous devons effectuer ? » demanda Patrick Wolf.
- Vous faites comme vous le voulez, comme vous le sentez. C’est un peu comme si cette valise allait retourner dans quinze jours dans une cave, un grenier ou une bibliothèque. Ou mieux, comme si elle était destinée à être brûlée ou coulée par le fond au large de Mimizan. A vous d’en garder une trace, un état.
- Un inventaire d’archives suffirait peut-être ? » avança Krapov (Lemouton). Quel cossard ce devait être, celui-là, alors !
- Pourquoi pas ? Vous avez vraiment le champ libre ! Je ne vous propose pas d’ouvrir la valise ce soir ?
- Mais si, répondit Mme Dieu qui avait retrouvé sa pêche et ses joues rouges d’une incompréhensible émotion.

« Celle-ci appartient au genre qui en fait toujours trop pour cacher quelque chose comme une fragilité » songea Sylvie Laprode mais elle devait se retenir de montrer quelque sentiment que ce fût envers chacun des acteurs présents. Souris, Sylvie, souris !

- Avant cela demanda Philomène, on ne peut pas en savoir plus sur le commanditaire ? Il s’appelle réellement Scherzos ?
- Je n’ai pas le droit de vous révéler quoi que ce soit là-dessus. Moi-même, je l’ignore.
- Ca pue un peu, ça, non ? se renfrogna-t-elle façon « tiens voilà encore plus du boudin ! »
- C’est la poussière, les ferrures sont toutes rouillées. Il faut une clé ? » enchaîna Ludivine qui n’écoutait plus.
- Sur ce modèle, il faut faire glisser les deux fermoirs circulaires et le clapet se soulève automatiquement » précisa Patrick Wolf qui avait connu de tels bagages non estampillés Samsonnette dans le grenier de ses parents. Sauf que ça ne marche pas. ».
- Il faut tirer dessus, à mon avis. Elle a dû faire deux guerres si ce n’est pas trois cette valoche ! » estima Philomène Troll. Elle, de son côté, n’avait jamais dû en connaître aucune et l’évocation de mai 68 et du 10 mai 1981 devait lui en toucher une sans faire bouger l’autre comme disait jadis Jacques Chirac en posant ses jumelles et rempaquetant ses roubignolles.

Il y eut un double « clac », Philo se pinça le doigt sur le deuxième et Ludivine émit une toux d’asthmatique.
- C’est un peu beaucoup… poussiéreux, non ? » commenta-t-elle en se frottant les doigts. Finalement, avant d’aller faire dodo, jouer avec des toiles d’araignée, c’était pas son truc.

Il y avait dans cette valise de vieux cahiers d’écolier remplis d’une écriture manuscrite fébrile, des feuilles volantes dactylographiées à la machine à écrire, des couvertures cartonnées de ce qui paraissait être des recueils de poèmes, des dessins et des gribouillis sur des feuilles volantes, des dossiers dans des chemises griffonnées et par-dessus tout ça une odeur de vieux papier humide, de vieillerie à tous les étages.

- Vous pouvez emmener les cahiers et les documents partout dans la résidence mais la valise doit rester là. Je suis encore là demain matin. Je repars à 11 heures sur Paris et je vous retrouve le samedi 22 août pour… ramasser votre copie ! On pourra voir les autres détails matériels demain avant mon départ si vous voulez ».

Elle avait hâte d’en finir et de quitter cette drôle d’ambiance, beaucoup plus frigo et hostile que celle de la réception et du repas. Après être entrée dans le vif du sujet, elle ne se sentait plus très sûre de ce groupe et craignait qu’on ne lui reproche quelque chose en cas de flop. Elle n’était jamais qu’une employée.

- Est-ce qu’on travaille aussi le dimanche ? demanda Patrick Wolf chez qui Sylvie avait déjà perçu des relents de contestation anarcho-syndicaliste. La tradition Ch’ti, sans doute ou le côté prof.
- Vous faites comme vous voulez. Si vous estimez devoir commencer lundi, si vous préférez aller à la messe ou à la plage, vous avez le droit. Si vous voulez ne rien faire…
- Je n’ai pas dit ça, se défendit-il. J’aimerais simplement qu’on sorte de cette pièce maintenant. C’est assez cafardeux d’un coup, tout ça.
- Ce sont les effets secondaires de la Chimay bleue, commenta Krapov (Lemouton) mais l’humour de cette assertion laissa P.W. de glace.

Ce fut évidemment Ludivine Dieu qui eut le mot de la fin, celui qui eut le don de faire tomber par terre les bras de Sylvie Laprode.
- En somme, vous nous demandez de devenir quatre petits nègres ? »
- Si on veut, en quelque sorte… Oui ! »
- Alors lequel de nous va disparaître en premier ? »

Sylvie ne releva pas. Les autres restèrent coi(e)s. Philomène ne semblait pas avoir compris l’allusion au roman le plus célèbre d’Agatha Christie.

Il se faisait tard. Tout le monde alla se coucher en ses appartements. Et le dimanche matin, alors que toute la résidence était encore endormie, un cri strident s’éleva de la chambre de…

(Cette saga comprendra plus de cinq épisodes : les suivants seront publiés dans la partie "Ecriture libre" de Kaléïdoplumes)
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joye

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MessageSujet: Re: La valise à Scherzos. 5, Quatre petits nègres   Lun 17 Aoû 2009 - 20:40

Ohhhhhhhhhhhhhh, qu'est-ce que je suis contente de savoir que ce n'est pas encore fini !!!

Mais qui pourrait tuer les membres d'une si agréable compagnie de bonnes pommes de lettres au noir (tu m'excuseras de ne pas utiliser l'autre mot, la langue anglaise a trop d'influence sur moi !) ?

Merci, Joe, c'est sympa d'avoir pris le temps de descendre de ton vélo afin de nous régaler krapoviennement.

bravo bravo bravo

À (très, j'espère) bientôt !!!
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Feuille
Modérateur
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MessageSujet: Re: La valise à Scherzos. 5, Quatre petits nègres   Lun 17 Aoû 2009 - 21:42

C'est curieux cet échelle d'âges, vingt-cinq, trente-cinq, quarante-cinq et cinquante-cinq ans. A mon avis, il y a une clef de l'énigme dans cette construction numérique, empirique ou ésotérique, magique ...

Une araignée dans la chambre de Philomène ?

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catsoniou

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MessageSujet: Re: La valise à Scherzos. 5, Quatre petits nègres   Mar 18 Aoû 2009 - 8:42

"...je vous retrouve le samedi 22 août...pour ramasser votre copie..."

Quelle est la copie qui ne sera pas ramassée ? heu! Le mystère plane jusqu'à ? Patience!!! nous dit Joe Krapov...

Dans l'attente de te journal
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Amanda

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MessageSujet: Re: La valise à Scherzos. 5, Quatre petits nègres   Mer 19 Aoû 2009 - 15:14

Oh non alors....
Ou plutôt oh oui encore !
Joe, tu contournes joliment la consigne. Si j'avais su ! ola
Je suis impatiente pour la suite !
Et c'était bien le vélo ????
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MessageSujet: Re: La valise à Scherzos. 5, Quatre petits nègres   

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