Kaléïdoplumes 1: 2008/2009


 
PortailAccueilFAQMembresRechercherS'enregistrerConnexion

Partagez | 
 

 Comme une bille qui roule

Aller en bas 
AuteurMessage
Cédille

avatar


MessageSujet: Comme une bille qui roule   Mar 8 Déc 2009 - 17:19

La nuit était tombée depuis plus d’une heure lorsque Duke se décida à pousser la porte du Harry’s bar. Il était las et trempé après avoir passé une bonne partie de la journée à déambuler dans les rues de New York, et n’en pouvait plus de supporter le poids de son trench-coat gonflé d’eau. Même ses mocassins « made in Italy » avaient fini par rendre l’âme.
Il repéra un coin isolé d’où il pouvait surveiller la rue, s’installa confortablement et commanda une Mac Sorley… light précisa-t-il car il fallait garder la tête froide. Machinalement il porta la main à sa veste et senti une chaleur à travers l’épaisseur de la poche, et sous le tissu il caressa le petit renflement avec délice.

Dehors il avait cessé de pleuvoir mais vent et soleil combattaient entre ombre et lumière. Duke soupira, alluma une Craven et s’accorda un soupir de relâchement, première détente de la journée. Il avait quitté sa chambre crasseuse aux premières heures du jour, inquiet de la curiosité des voisins, un couple hargneux à l’origine d’une descente de police pour tapage nocturne. Curieux couple que cette Tarentule au Ventre Noir et ce Gros Nez (ainsi les avait-il baptisés) qui passaient leur temps à l’épier.
Duke, qui n’avait plus que quelques dollars en poche, n’avait pu s’offrir une chambre d’hôtel, même ordinaire. Il avait dû se rabattre sur cette chambre sordide qui n’était rien de mieux qu’un placard à balais. Mais c’était ça ou la rue, Duke n’avait pas eu le choix. Avec 3.25 dollars en poche il n’avait même pas la possibilité d’aller voir « Cat on a hot tin roof ». Elisabeth TAYLOR et Paul NEWMAN étaient pourtant ses acteurs préférés…Chiotte de vie, pourquoi aussi ai-je craqué pour un paquet de Craven hier soir se demanda-t-il ?

Tout en sirotant sa Mac Sorley avec retenue car il fallait faire durer, il pensa aux années écoulées, seize années loin de New York, seize années en Afrique du Sud où il avait bâti une fortune qui s’était réduite comme une peau de chagrin du jour au lendemain. Il l’avait pourtant creusé, son trou, y avait vécu de sacrés printemps, de sacs de nœuds en sables mouvants. Entre filles à matelots et greluches de bazar la vie et le bourbon coulaient paisiblement mais l’appât du gain avait été le plus fort et un matin il avait dû larguer sa mine et quitter le pays sans tambour ni trompette, sans même une valise, avec un aller simple pour New York. A trop vouloir gagner et gagner encore il avait truandé Rod ALBRECHT, le parrain de l’endroit, le boss aux dents longues (en or les dents), celui devant qui Marcel CERDAN aurait joué les Petits Poucets ! Certes il avait mis l’océan entre lui et Rod mais il savait qu’aucune distance ne le mettrait à l’abri de la vengeance du boss qui rechercherait par tous les moyens à récupérer son bien ! Or ce bien-là c’était toute l’espérance de Duke d’envisager un avenir meilleur !

Il n’avait qu’un regret, ce n’était ni la villa de cinquante pièces, ni la piscine quasi olympique, ni sa Ferrari, ni ses comptes en banque. Non, il n’avait qu’un seul regret mais il était de taille : il n’avait pas emporté Nadia… Nadia… Des jambes… Un cul… Des lèvres à damner un saint ! Pour elle que n’aurait-il pas fait !

Mais l’heure n’était pas aux regrets, perdu dans ses pensées il sursauta au raclement d’une chaise sur les carreaux délavés du bar. Une fille venait de s’asseoir à la table d’à côté. Ange ? Mater dolorosa ? Toujours est-il qu’on aurait dit une Madone en pleurs. Il remarqua qu’elle ressemblait à Betty PAGE avec un faux air de Nadia… Il failli se laisser prendre et se dire que c’était vraiment elle et il s’en fallut de peu qu’il ne lui sautât au cou : même port de tête, mêmes jambes fines et fuselées, même crinière de lionne rousse. La femme commanda un Bloody Mary et se mit toute entière dans la contemplation de ses mains, et ses yeux rougis disaient bien que ses pensées étaient loin d’être réjouissantes.

Dehors la nuit avait totalement chassé le jour, le bar se remplissait peu à peu car c’était l’heure des fins de spectacles. Duke se crispa, pendant un instant il avait baissé sa garde… Attention danger se dit-il mais il se détendit en entendant les premières mesures de Sixteen Tons. Il adorait ce morceau et manifestement la Rousse aussi car elle rythmait du pied et des talons tout en poursuivant la contemplation de ses mains.

Duke pensa qu’il avait peut-être une chance… Un mois d’abstinence, c’était trop et il s’apprêtait à se lever pour conter le guilledou à la Rousse lorsqu’il vit se figer le regard de celle-ci sur quelque chose qui venait de derrière et qui manifestement la mettait dans un état d’angoisse insoutenable.

Avant même de s’être retourné Duke entendit « le bruit », ce bruit inimitable, ce bruit à nul autre pareil, le petit chuintement du silencieux que l’on visse… Un FN1922, il en était sûr… Triple système de sécurité, percuteur au lieu du marteau externe, calibre 7.65… Un Browning… Un vrai bijou !

Il y eut un plof, seulement un plof, un murmure doux comme un souffle et le corps de Duke, touché en pleine tête, s’effondra aux pieds de la Rousse… Il y eut aussi un autre petit bruit, comme une bille qui roule. La bille vint s’évanouir aux pieds de la fille qui n’eût qu’à se pencher pour récupérer dans sa paume moite d’émotion et de peur un diamant de 530.20 carats taillé en poire… identique à celui monté sur le sceptre de la Reine d’Angleterre mais ça la fille ne le savait pas encore ! Fin de ses ennuis ou commencement d’ennuis bien plus angoissants. Qui à cette heure aurait pu le dire ?


Dernière édition par Cédille le Mar 8 Déc 2009 - 20:02, édité 2 fois
Revenir en haut Aller en bas
joye

avatar


MessageSujet: Re: Comme une bille qui roule   Mar 8 Déc 2009 - 17:24

Frissons !

Honey, you nailed that atmosphere!!!

Hmm, hmm, comment le dire en français...

Pour l'atmosphère, tu as mis dans le mille, ma belle !!!

(ça va ?)

Ne manque qu'un peu de Coltrane au fond, et c'est perfection !

Que dis-je ? Zut pour Coltrane ! C'est perfection !

BRAVO !!!

kel talent
Revenir en haut Aller en bas
Bruyère

avatar


MessageSujet: Re: Comme une bille qui roule   Mar 8 Déc 2009 - 19:24

Très bon texte et belle chute! L'ambiance est au top!
Revenir en haut Aller en bas
Flamm Du

avatar


MessageSujet: Re: Comme une bille qui roule   Mar 8 Déc 2009 - 19:55

Excellent, tu manies le suspense de main de maître.
Et quelle chute !

gagné
Revenir en haut Aller en bas
pati

avatar


MessageSujet: Re: Comme une bille qui roule   Mar 8 Déc 2009 - 22:44

très chouette ! j'ai bien aimé me laisser embarquer dans ta narration, dans l'atmosphère décrite.
et une belle chute ouverte ! bravo à toi, cédille. ça valait le coup d'attendre, pour lire ça Wink

bravo bravo

_________________
ne jamais dire jamais
Revenir en haut Aller en bas
sprite

avatar


MessageSujet: Re: Comme une bille qui roule   Mer 9 Déc 2009 - 2:48

en plus tu laisses tout le reste a l'imagination! .... deja l'ombre du tueur se profile au-dessus de la table et la belle ne peut plus fuir... brrr
Revenir en haut Aller en bas
kz19qg

avatar


MessageSujet: re: comme une bille qui roule.   Mer 9 Déc 2009 - 11:13

Et encore une superbe histoire admirablement racontée. Unité de ton, variété des situations, chute préparée, tout y est !
C'est vraiment très agréable. Et, quitte à me répéter, je me trouve respecté en tant que lecteur quand m'est offerte une histoire TRAVAILLEE.

Merci infiniment !

Revenir en haut Aller en bas
Contenu sponsorisé




MessageSujet: Re: Comme une bille qui roule   

Revenir en haut Aller en bas
 
Comme une bille qui roule
Revenir en haut 
Page 1 sur 1
 Sujets similaires
-
» [JEU] ORB : Une bille qui roule, roule ! [Gratuit/Payant]
» Ca roule comme sur du Billard...
» [Caputo, Natha] Roule galette ( dès 2/3 ans)
» Bûche légère comme un nuage (sans farine)
» je roule comme une lopette " Bip Bip "

Permission de ce forum:Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum
Kaléïdoplumes 1: 2008/2009 :: -- ATELIERS 2009 -- :: -- ESPACE ECRITURE 2009 -- :: ECRITURE SUR CONSIGNE :: Consigne 101-
Sauter vers: