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Consigne A - Le dernier voyage

Message  catsoniou le Dim 5 Mai 2019 - 8:39

Une journée particulière ? Certes, abondance de biens ne nuit pas…  Cependant, bien qu’invité  aux quatre coins de la commune, il me reste seulement  des bribes de souvenirs dont je me remémore    avec délectation.  

Je peux, si cela vous chante, raconter une de ces journées. Au fond, elles se ressemblent toutes. Seul, changeait l’itinéraire avec  point de départ, tel ou tel village. La destination était toujours la même. Une fois, la fête terminée, on me ramenait en mon logis, à quelques pas d’où s’était retiré mon hôte du jour.

Non, ne croyez pas que j’étais plus ou moins pompette : ce n’est pas du tout le style de la profession. Même pas droit à un gobelet d’eau bénite, juste quelques gouttes lors de l’aspersion. Voyez-vous, la réputation de gais lurons n’est pas notre caractéristique essentielle. Aujourd’hui au rancart, mon grand regret,  c’est de ne pas avoir pu confronter quelques anecdotes savoureuses avec les collègues  des communes voisines.

Mais, revenons à nos moutons. Moutons ? Oui, une certaine ressemblance avec le troupeau du Panurge : mes hôtes, tous sans exception, me demandaient de les conduire au même endroit. J’ai toujours pensé que cette prédilection n’était pas sans rapport avec le plaisir de la conversation entre voisines et voisins, ceci d’autant qu’à  compter de ce jour, elles et ils avaient tout leur temps pour converser …
Généralement, la festivité à laquelle j’étais convié se déroulait en semaine, le matin, ni trop tôt, ni trop tard afin de ne point faire attendre le fricot. Selon les échos des  discussions entendues pendant le trajet, le repas suivant la cérémonie valait un repas de batteuse ou de fête du cochon. Dame ! On  devait soigner la réputation de la famille.

Quelques préliminaires m’informaient  à l’avance d’un prochain recours à mes services.  Revêtu d’un surplis  blanc, coiffé de sa barrette, entouré de deux galapiats, pour l’occasion habillés de rouge et blanc, l’un des deux agitant de temps à autre une clochette, le futur maître de cérémonie, allait porter le Bon Dieu à qui de droit.

La suite était réglée comme du papier à musique. Bien harnaché, le  Marquis au poil bien lustré, accompagné du Léon, me prenait en charge ; on grimpait  à l’atelier de Marius  pour y récupérer un élément essentiel pour la cérémonie.  Celui-ci était emmené dans la maison de mon hôte, puis il m’était à nouveau confié, transitant en silence au milieu d’une haie de personnes adoptant des mines de circonstance.

J’attendais la bonne volonté du Marquis, ou plus précisément l’ordonnancement du cortège. A l’avant, selon le cas, un ou une amie, voisin ou voisine de mon hôte placé en tête,  tenait bien droite la croix et son long manche de bois. Venait ensuite le maître de cérémonie et ses deux enfants de cœur, puis le drap mortel porté par  quatre hommes ou femmes, suivi du Marquis et moi-même liés ce jour dans un œuvre commune. J’étais chargé du transport de l’hôte du jour à sa dernière demeure, évitant ornières  ou nids de poules contraires à son confort.

Derrière moi,  je distinguais le niveau de parenté selon que le voile noir recouvrait visage ou chevelure de la gent féminine. Côté masculin, la discrétion était de rigueur :  crêpe noir au revers de la veste ou du manteau selon la saison. Suivaient ensuite la file plus ou moins longue de la parentèle plus ou moins éloignée et généralement une personne par foyer de la commune, voire des communes environnantes.

Pour le Marquis et moi-même, il y  avait l’entracte pendant la cérémonie. Etait-ce l’exiguïté  des lieux saints qui obligeait un certain nombre d’hommes à attendre patiemment la sortie pour l’ultime trajet ? Les cloches  prévenaient les clients  du café proche, occasionnels ou réguliers, du moment opportun où ils devraient basculer leur verre de rouge, rosé ou blanc selon les goûts. Et le cortège s’organisait une dernière fois. Le Marquis pouvait  ensuite me conduire à mon logis jusqu’au prochain enterrement.
Vu qu’il n’a pas démérité, le Marquis, s’il existe un paradis pour les chevaux habilités  à tracter les corbillards, y figure certainement en bonne place. Quant à moi, à l’abri sous le préau de l’ancienne école, j’attends patiemment la prochaine cérémonie …   Non … Je sais que c’en est fini pour moi.

A - Le dernier voyage Corbil10
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Consigne Re: A - Le dernier voyage

Message  Ataraxie le Dim 5 Mai 2019 - 11:24

Très jolie description d'un passé déjà enfoui loin aux franges de notre mémoire

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Consigne Re: A - Le dernier voyage

Message  Zephyrine le Dim 5 Mai 2019 - 13:32

Quel beau souvenir!
Comme elle est belle celle qui attend la prochaine cérémonie!
Zephyrine
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Modératrice

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Consigne Re: A - Le dernier voyage

Message  catsoniou le Dim 5 Mai 2019 - 13:56

Oui, aux franges de la mémoire  ...
Parcourant mon catalogue de photos numérisées, j'ai revu le corbillard communal
arrivé, je ne sais pourquoi sous le préau de l'école primaire aujourd'hui transformée en logements sociaux ...
Et il m'est revenu des souvenirs  ...
Notamment, quand le petit voisin est décédé à quatre mois.
Mas soeur et moi, étions chacun à un coin du drap mortel ...
Et nous avons parcouru , la croix, le curé et les enfants de coeur, le corbillard et les cousins, amis et voisins
les deux kilomètres qui séparaient notre village de l'église et du cimetière.
Etait-ce en 1953 ?  Quelques années plus tard, ont commencé à oeuvrer les pompes funèbres locales
avec une automobile remplaçant le corbillard ...
Aujourd'hui, c'est devenu un commerce relativement lucratif et  la plupart du temps,
il n'y a même plus de curé, une femme habilitée  (diacre ? ) pallie à son absence .
Et il n'y a plus de repas  ...
Autre temps, autres moeurs !
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Consigne Re: A - Le dernier voyage

Message  FrançoiseB le Dim 5 Mai 2019 - 13:57

Voici un corbillard, mené par le Marquis, qui a dû bien en voir passer du monde...
Maintenant, il est devenu objet de musée.

Joli récit d'un autre temps, Catsoniou... Very Happy

_________________
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(Charles Baudelaire)
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